Ce poème s'inscrit dans un registre moins burlesque que les précédents, et est empreint d'une légère mélancolie. Mais que celui qui a vu un arbre rire me jette la première pierre! Ce grand chêne qui s'épanche décrit la lente chute d'une nation qui dépérit, mais l'espoir n'est pas absent de cette plainte patriotique.

   

Autobiographie d'un chêne tricentenaire

   

   

Quand je suis apparu d’un petit tas de terre,

Le vent soufflait gaiement sur mon front chevelu.

Mes yeux s’accoutumaient à ce nouveau mystère :

Je vivais, et le monde m’était dévolu.

Je n’étais ni herbe ni plante de saison

Qui sitôt mise au monde, fane et se dessèche,

Mais un chêne vivace, doué de raison

Qui vivrait ardemment des siècles sur la brèche.

Je grandis et bientôt, du haut de mon feuillage

J’aperçus le clocher d’une petite église.

Il égrenait les ans s’ajoutant à mon âge,

Et mes bras répondaient quand murmurait la brise.

De mon tronc imposant, je vis enfin la France

Et ses glorieux enfants peuplant de belles terres,

Les châteaux et les champs, le Louvre et la Durance,

Les logis des vivants, des morts les cimetières…

J’ai vu Louis le Quatorze et ses guerriers désirs,

Le bon Louis le Seizième et la Révolution,

La lutte des Chouans, la Terreur et l’Empire,

Des erreurs et du sang, mais toujours la passion !

Aujourd’hui je suis las, la vieillesse m’assaille,

Mais le tronc coriace cèle ma souffrance :

Où est le beau pays des amours, des batailles ?

Où sont ces hommes droits, les fiers enfants de France ?

Saint Louis rendit justice sous l’ombre d’un frère,

Et mainte fille en pleurs me confia son chagrin.

Pourquoi la vie m’est-elle aujourd’hui étrangère ?

Où donc est mon clocher où résonnait l’airain ?

Ou mon œil s’affaiblit, ou le Français est mort.

Je ne vois plus d’honneur, de fierté nulle trace ;

Etrangers et voleurs leur auront fait un sort !

Seul dans la nuit qui vient, je survis à ma race…

Mais parfois un espoir renaît dans mes yeux clairs :

Quand l’ultime jeunesse crie encor sa foi

Et combat l’occupant, vive comme l’éclair,

Je sais que l’avenir, de l’Honneur fera Loi.

 

      

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